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ORIGINE ET HISTOIRE DU LAPIN
JEAN ROUGEOT
Institut National de la Recherche Agronomique,
Laboratoire des Pelages, Toisons et Fourrures,
F‑78350 Jouy‑en‑Josas
... Tertii
generis est, quod in Hispania nascitur, similis nostro lepori ex quadam parte,
sed humile , quem cuniculum appellant
VARRON, De Re Rustica III, 12, 5‑6
INTRODUCTION
Avant
d'exposer ce qu'on sait sur l'origine et l'histoire du lapin, il parait
nécessaire de rappeler sa place dans la classification des espèces (GRASSE et
DEKEYSER, 1955), afin notamment de préciser ce qui le différencie du lièvre. En
effet, la similitude de silhouette et de taille de ces deux espèces, leur
caractère craintif, leur vélocité, ont conduit bien des fois à des interprétations
erronées des documents : écrits, dessins, figurines,à la suite d'un examen
par trop superficiel. Il en est résulté que l'histoire du lapin, déjà difficile
à établir, a été ainsi embrouillée à plaisir par de malencontreuses confusions.
Le nom taxonomique du lapin, le lapin de garenne ou sauvage ainsi que ses races domestiques dérivées, est Oryctolagus cuniculus Linné 1758 (du grec oruktês = fouisseur... et lagôs = lièvre !). C'est un Lagomorphe, cet ordre se différenciant de celui des Rongeurs par la possession au maxillaire supérieur d'une seconde paire d'incisives, fort réduites par ailleurs. Ces deux ordres, qu'on nomme aussi Duplicidentés et Simplicidentés, sont réunis dans le Superordre des Glires. La sous-famille des Léporinés, Trouessart 1880, qui appartient elle‑même à la famille des Leporidés Gray 1821, comprend les lièvres (genre Lepus Linné), les lapins (genre Oryctolagus Lilljeborg 1874), qui sont uniquement d'Europe ou d'Afrique du Nord, et les lapins américains, qui appartiennent au genre Sylvilagus GRAY, comprenant entre autres le célèbre "cotton‑tail rabbit". Pour être complet, mentionnons le genre Caprolagus Blyth du sud de l'Himalaya, Nesolagus Major de Sumatra, Brachylagus MILLER d'Amérique du Nord. Retenons donc que le lièvre et le lapin appartiennent à deux genres, ce qui est justifié par bien des différences.
En effet, au
point de vue morphologique, le lièvre a les oreilles plus longues que la tête,
à l'inverse du lapin. L'iris de son oeil est jaunâtre, il est brun sombre chez
le lapin ; l'ongle de ses orteils est fendu, pas chez le lapin ; fait très
précieux pour le paléontologue, les dents du lièvre présentent une morphologie
distincte (replis d'émail) de celle du lapin, et il en est de même pour
certaines parties du squelette : apophyses post‑orbitaires, suture de
l'os pariétal, apophyse transverse des vertèbres, etc. Le muscle volontaire du
lièvre est rouge, celui du lapin est blanc (viande fade). Au point de vue
reproduction, le lièvre est caractérisé notamment par la superfétation, 40
jours de gestation au lieu de 31 pour le lapin, petits naissant velus, yeux
ouverts et capables de se déplacer, ce qui est tout à fait différent de
l'aspect de foetus présenté par le lapereau nouveau‑né. Quant au
comportement, le lièvre est un solitaire, ou reste en couple, tandis que le
lapin vit en société hiérarchisée ; Le premier est un vagabond à territoire
étendu, le second est un sédentaire irréductible. Enfin, dernière différence :
le lièvre possède 48 chromosomes et le lapin 44, ce qui rend des plus
incertaines l'existence des hybrides entre les deux espèces, les Léporides.
Marie‑Véronique
PAGES a fait récemment une brève, mais très complète, revue des connaissances
actuelles sur l'origine du lapin, qui montre l'importance des précisions
acquises en ce domaine depuis une dizaine d'années. Les Léporidés apparaissent
dès l'Éocène supérieur en Amérique du Nord et en Asie ; Leur arrivée en Europe
coïnciderait (LOPEZ‑MARTINEZ et THALER, 1975) avec la grande migration du
Miocène supérieur. Quant au genre Oryctolagus, son fossile le plus ancien, une
dent (!) trouvée en Espagne dans la province de Grenade, il le fait remonter à
la fin du Miocène (LOPEZ‑MARTINEZ, 1977). Toujours en Espagne, au
Pliocène moyen, pendant et après la première Glaciation de Guntz, LOPEZ‑MARTINEZ
détermine 0.Laynensis (à Layna, en Andalousie) et 0.lacosti : ce dernier qui
présente des traits communs avec le lièvre, est trouvé également dans d'autres
régions européennes.
Le fossile le
plus ancien connu d'0.cuniculus provient d'Andalousie (Cular de Baza) et date
du Pléistocène moyen, avant la deuxième Glaciation de Mindel (LOPEZ‑MARTINEZ,
1977). En France, les vestiges les plus anciens d'0.cuniculus ont été
découverts dans la moitié sud et ne se situent qu'après le Mindel (La Fage à
Noailles, PETTER, 1973 ; grotte du Lazaret à Nice, JULLIEN et PILLARD, 1969,
PILLARD, 1969 ; grotte de l'Hortus à Valflourès, PILLARD, 1972). Mais 0.lacosti
le précède au Villafranchien moyen, donc avant le Mindel, dans les Hautes
Pyrénées, à Montoussé (CLOT et al., 1976). Par la suite, les fossiles
d'0.cuniculus abondent dans le sud de la France au Riss ( 120 000 av. J.C.),
pendant la période interglaciaire suivante et pendant le Würm, et cela
indépendamment des variations climatiques : Notons qu'actuellement, le lapin se
maintient au île Kerguélen malgré la rudesse de l'hiver qui réduit des 9/10 sa
population, le reste survivant tant bien que mal sur la côte la mieux abritée
(SIRIEZ, 1957). On pense que le lapin fournit, d'après les ossements recueillis
sur les lieux habités, l'essentiel de l'alimentation carnée en Provence du 8e
au 7e millénaire av.
J.C. (COURTIN, 1977).
Cette part du
lapin dans l'alimentation diminue progressivement à partir du Mésolithique, devient
négligeable au Bronze Moyen (DUCOS, 1958) et est pratiquement nulle à l'Age du
Fer (POULAIN‑JOSIEN, 1976) : chasse se portant sur des espèces de plus
grande taille et de meilleur rapport (en outre emploi de la peau, os comme
matériau ; l'os de lapin en tant qu'outil n'est guère relevé qu'au Néolithique
de Miouvin dans les Bouches du Rhône; PAGES, 1980) ? développement de l'élevage
? ou simplement disparition du lapin (changement du milieu, épidémie) ?
Quant à
l'Afrique du Nord, souvent invoquée comme berceau du lapin, les découvertes
sont trop rares pour être affirmatif : fossiles les plus anciens douteux, au
Paléolithique, devenant seulement certains à partir du Néolithique de Bou
Zabouin (ROMER, 1901 !) : l'hypothèse de JOLEAUD (1920) selon laquelle le
berceau, puis l'aire d'extension du lapin coïnciderait avec celle du palmier
nain à partir de l'Afrique du Nord ne peut être confirmée.
Aussi, malgré
les lacunes (recherche des fossiles des petits mammifères à étendre), les
interprétations difficiles (terriers profonds, d'où erreurs de niveau ;
enfouissements ; possibilités d'accumulation d'os par les rapaces logeant près
des habitations), il semble bien que le berceau du lapin se situe au moins sur
le pourtour de la Méditerranée occidentale.
Mais, même si
l'on est d'accord avec ZEUNER (1963) sûr l'origine ibérique du lapin, on ne
peut plus admettre comme lui qu'il ait franchi lés Pyrénées seulement après la
dernière Glaciation pour s'établir dans le Midi de la France. On peut remarquer
à ce propos que la zone d'habitat du lapin ne s'est guère étendue en Europe
depuis cette époque : aux exigences assez strictes du lapin vis à vis des
conditions de milieu, à l'obstacle à la migration que constitue les cours d'eau
pour cet animal qui a la phobie de cet élément, il faut joindre le caractère
fondamentalement sédentaire de cette espèce pour l'expliquer ;
En effet, le lapin est perdu au‑delà de 600 m de son terrier (NIER, 1937). Il en résulte que son aire d'habitat se limite actuellement à l'Europe occidentale depuis la partie sud de la Suède à l'Espagne (et au-delà, en Afrique du nord) ; mais le lapin de garenne n'existe pas en Italie, à part deux îlots centraux : il n'atteint pas la Suisse à part le canton de Neuchâtel (COWAN, 1980).
Bien
sûr, l'élevage du lapin tend à devenir universel et on garde en mémoire les
malencontreuses introductions du lapin aux XIXe et XXe siècles dans les
contrées exotiques : Australie à Noël 1859, après 3/4 de siècle d'insuccès,
Nouvelle‑Zélande, Kerguélen (1874), Chili et Terre de Feu vers 1910
(SIRIEZ, 1957, 1961). A noter son introduction bien antérieure (Ibères ?) dans
les îles de la Méditerranée où il était connu des Romains (Baléares,
Cuniculariae Insulae entre la Corse et la Sardaigne ‑PLINE L'ANCIEN, 3,
83) et au Moyen‑Age, en 1418, à Porto Santo, près de Madère, par le
navigateur portugais PRESTELLO (ZEUNER, 1963), où retrouvé à l'état sauvage, il
donne une race de petite taille (600 g), 0.cuniculus huxleyi Haeckel.
Il apparaît
que les lapins ont été connus des Romains au cours de leurs contacts avec les
Ibères : comme le signalent Liliane BODSON et J.R. VIEILLEFOND (Ethnoz.27), les
auteurs latins (ou gréco‑romain comme POLYBE) qui citent le lapin, ne
manquent pas de préciser que le mot cuniculus provient directement de l'ibère ;
il en est de même du mot "laurices" (PLINE L'ANCIEN, Hist. Nat., 81,
217, 218) qui désigne un met en faveur chez les Ibères et qui consiste en
foetus ou lapereaux nouveau-nés consommés entiers et qui est adopté par les
Romains, plutôt snobs en matière de nourriture. En réalité, ce sont les
Phéniciens qui nous apportent le premier témoignage historique de la présence
du lapin dans la Péninsule Ibérique : lorsqu'ils abordent les côtes de cette
contrée, vers 1 000 av. J.C., ils sont frappés par la pullulation de petits
mammifères fouisseurs. Comme ils ressemblent aux damans de leur patrie qui
vivent également en colonies et creusent des terriers, ils appellent la contrée
de leurs nouveaux comptoirs "le pays des damans", "I‑Saphan‑1m",
saphan signifiant daman en phénicien (ZEUNER, 1963 ; BODSON, 1978 qui' se
réfère à SCHULTEN A., 1913 à l'article Hispania dans R.E. VIII, 2) : ce nom
latinisé donnera Hispania, Espagne. Le poète CATULLE, (87 av. J.C. à 54 ap. J.C.)
qualifiera l'Espagne de "cuniculeuse"(25,1 ; 37, 1720) ; HADRIEN y
frappera une monnaie dont le verso figure un lapin : le lapin est l'animal et
le symbole de l'Espagne de ce temps.
Cette
référence se reporte au colloque sur le lapin, organisé par la Société
d'Ethnozootechnie à Paris le 15.11.80, dont le texte est publié en 1981 dans
Ethnozootechnie n° 27, en même temps que le nôtre.
Les textes antiques faisant mention du lapin sont brefs et rares (BODSON, 1978 VIEILLEFOND, comm. pers.). Le lapin est absent chez ARISTOTE et XENOPHON, ce qui confirme que cette espèce reste confinée à la zone occidentale de la Méditerranée. Le premier auteur qui en fasse état est l'historien gréco‑romain POLYBE (205 à 125 av. J.C.) ; il fréquente la maison des Scipions et les suit notamment en Espagne et en Gaule où il fait connaissance avec le ko(u)niklos, néologisme qu'il crée en prenant tel que "cuniculus" (POLYBE,1.2,3‑5).
Un siècle plus tard, le savant VARRON (116 à 27 av. J.C.) préconise dans De Re
Rustica (III, 12, 1‑2) de garder les lapins dans des leporaria, parcs
murés pour contenir les lièvres, ainsi que d'autres espèces sauvages chassées
pour la capture‑: ces leporaria sont les ancêtres de nos garennes. Le
géographe grec STRABON (58 av. J.C. à 20 ap. J.C.) rapporte qu'un couple de
lapins échappés (?) aux Baléares se multiplie à tel point que les colons
exaspérés par les dégâts (déjà l'antagonisme chasseurs agriculteurs) demandent
à Auguste soit de leur envoyer l'armée pour les débarrasser du fléau, soit de leur
attribuer des terres ailleurs (STRABON, III, 2, 6, 144 C). PLINE L'ANCIEN (23 à
79 ap. J.C.) reprend l'anecdote dans son Histoire Naturelle (Hist. Nat., 81,
217‑218) : Il est le seul à mentionner la coutume des laurices.
Les auteurs romains nous renseignent donc maigrement sur le lapin ; on ignore dans quelle mesure ils l'ont apprécié à part l'anecdote des laurices ; mais on sait que les cultivateurs s'en plaignent ; le lapin abonde en Espagne et en Gaule méridionale où il a peut‑être été réimplanté à l'occasion de l'établissement de passages créés par les hommes à travers les Pyrénées : Au temps de la deuxième Guerre Punique (218 à 201 av. J.C.), comme l'avance SIRIEZ (1957), ou plus tôt ? Ce n'est que beaucoup plus tard que le lapin atteint la Grèce, dans les îles où il élimine le lièvre (BODSON, 1978).
Il faut
attendre ensuite GREGOIRE de TOURS (538?‑594) pour avoir des nouvelles du
lapin dans son Histoire des Francs (5,4) : c'est pour désapprouver les moines qui
mangent des laurices (survie de coutume ou découverte dans des manuscrits ?) en
temps de Carême, ce mets étant autorisé parce que d'origine aquatique. D'après
ZEUNER (1963), la nécessité d'obtenir une certaine quantité de laurices aurait
conduit les moines à imaginer de maintenir en cage les lapines afin de prélever
les lapereaux nouveau-nés sans avoir à sacrifier les mères. Les éleveurs de
lapins doivent donc beaucoup à l'ingéniosité et à la gourmandise des moines. En
effet, par la suite, l'élevage du lapin devient l'apanage des couvents : en
1149, l'abbé du monastère de Corvey, sur la Weser, demande à celui de Solignac
de lui fournir deux couples de lapins (ZEUNER, 1963).
En dehors des monastères, les "connins" ou "counils" sont maintenus dans des espaces plus ou moins clos, plus ou moins étendus, réservés à la chasse : les varennes ou garennes (du latin médiéval warenna, dérivé du germain wardôn = garder) (Dictionnaire de la langue française, P. ROBERT, 1977). A noter que le lapin n'est pas chassé ou très peu, mais capturé (collets, filets, lacets) et que ce n'est guère que dans le jardin du château qu'il est victime des flèches des dames qui doivent se montrer fort adroites à ce jeu (dessin d'un manuscrit français de 1393 ZEUNER, 1963). La possession d'une garenne est un droit féodal (ban de garenne = territoire interdit à la chasse pour les tenanciers ou habitants, celle‑ci étant réservée au seigneur). Le pouvoir royal a constamment lutté pour le limiter en raison des dégâts commis aussi bien par le gibier que par les chasseurs (et aussi pour faire pièce aux pouvoirs locaux) : interdiction de créer de nouvelles garennes, défense d'accroître les anciennes (Ordonnances de Jean LE BON, 28.12.1355 et cependant, à la fin du XVe siècle, la domestication du lapin est sérieusement avancée, puisqu'on fait état de lapins de couleur, ce qui signifie que la sélection est bien engagée : "Mon cher cousin, de bon coeur vous mercie des blancs connins que vous m'avez donné" chante Charles d'ORLÉANS (1394‑1465) dans une de ses ballades (Bal. 125).
On assiste au XVIe siècle à une multiplication des races sans qu'elles soient définies. Dès 1530, la représentation d'un lapin blanc dans la Madone au Lapin du TITIEN témoigne de la sélection de souches ou de races. Le théologien protestant allemand AGRICOLA (vers 1494‑1596) relate l'existence de lapins noirs, blancs, pies et gris cendré. Son contemporain, le naturaliste ALDROVANDI (1522‑1605) s'émerveille de lapins qui, à Vérone, ont une taille quatre fois plus forte que la normale. Au XVIe siècle, l'élevage du lapin est donc répandu en Europe occidentale, France, Italie, Flandres, Angleterre. En Angleterre, il aurait été introduit dès l'époque romaine, mais la plus ancienne mention date de 1183 et le situe à Raleigh Castle dans l'Essex (COWAN, 1980). Il semble très répandu en Flandres où il est désigné par le mot "robbe" qui donnera " rabbet" (THOMPSON et WORDEN, 1956), puis "rabbit" en anglais (cf. BODSON, Ethnoz. 27).
C'est à la même époque que les termes
"connins" ou "connils" sont abandonnés en France au profit
de celui de "lapin" (cf BODSON, 1981 - VIEILLEFOND, Ethnoz. 27) :
Dans un édit de HENRI IV de 1601, il est fait à la fois mention de
"lapins" et "lapins et connils" (STRIEZ, 1957). Cependant,
si l'élevage en clapiers paraît nécessaire pour fixer les races, il n'est guère
répandu.
Le lapin est
"élevé" au XVIe siècle en garennes forcées ou closes, la chair du
lapin de garenne étant d'ailleurs plus prisée que celle du lapin de clapier
"tes connins du tout sauvages sont les meilleurs, les pires sont ceux de
clapiers et les moins sont ceux de garenne" affirme Olivier de SERRES
(14721539) dans son Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs : cette opinion
prévaut jusqu'au XIXe siècle : "ta viande de lapin de garenne est aussi
estimée qu'autrefois pontifie MARIOT‑DIDIEUX (1860) ;"Sa chair molle
et peu savoureuse'' est un handicap à la "multiplication du lapin en l'état
domestique" renchérit GAYOT (1865). La garenne close, qui est adjointe à
de nombreux châteaux seigneuriaux (toponymie : Varenne, Garenne, etc.) devient
une installation complexe qui atteint la perfection avec Olivier de SERRES
(FORT, Ethnoz. 27). Il s'agit en effet de bâtir une muraille infranchissable
aussi bien au lapin (avec au besoin un large et profond fossé d'eau) afin de ne
pas nuire aux voisins, qu'aux prédateurs pour les protéger ; les lapins y sont
capturés périodiquement au filet, à la trappe. MARIOT DIDIEUX (1860) et GAYOT
(1865) se réfèrent encore à ce modèle dans leurs conseils aux producteurs. Avec
7 à 8 arpents (2,5 ha), Olivier de SERRES prétend en tirer "deux cents
douzaines de tapi" pan an".MARIOT‑DIDIEUX ne fait guère mieux
avec une garenne de 8 arpents pour 100 lapines qui fournit 3 000 lapins par an.
L'idée du
fossé d'eau pour éviter la fuite des lapins, qui détestent cet élément, est
empruntée des : "îles aux lapins", utilisées pour parquer ces
animaux dès l'Antiquité. Au Moyen‑Age, les créations sont nombreuses :
l'une d'elles, dans le lac de Schwerin, est mentionnée dans un traité entre le
roi de Suède et le duc de Mecklembourg en1407 ; la reine Elizabeth d'Angleterre
en possède plusieurs ; près de Berlin, l'île de Pfanen s'appelle
Kaninchenwerden quand le lapin est introduit en Prusse en 1683 par Frédéric‑Guillaume
(ZEUNER, 1963). A la fin du XVIIIe siècle, J.J. ROUSSEAU dans la Cinquième
Promenade de la Rêverie d'un promeneur solitaire crée encore une île aux lapins
près de l'île St Pierre dans le lac de Bienne en Suisse : "Le pilote du
Argonautes n'était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et
les lapins de la grande île à la petite".
Le repérage, la protection, la multiplication et les croisements raisonnés de mutants peu adaptés à la vie sauvage ou à la garenne close (ARNOLD, Ethnoz. 27) supposent l'extension de l'élevage en clapier. Or, ce mode d'élevage ne s'est vraiment développé qu'au XIXe siècle, d'où de multiples tâtonnements et un progrès très lent (FORT, Ethnoz. 27) malgré les efforts des vulgarisateurs (abbé ROZIER, 1809 ; .MARIOT‑DIDIEUX, 1860 ; GAYOT, 1865 ; monographies ; dictionnaires agricoles, etc.). L'avantage du clapier est de pouvoir constituer de petites unités de production avec quelques lapines seulement. On trouve facilement du fourrage pour un petit effectif ; si les pertes dues à une mauvaise hygiène sont fréquentes, la prolificité de l'espèce les contre‑balance. Le clapier sert alors de garde‑manger, un lapin pouvant y être prélevé à tout moment cuisiné aussitôt pour fournir une unité de repas.
Cela explique le
développement considérable de l'autoconsommation dans nos fermes, avec
accessoirement la vente des surplus. Au début du XXe siècle, cet élevage
s'étend donc dans les banlieues, chez les ouvriers, les employés, les
retraités. Bien sûr cet élevage profitable conduit aussi à la création
d'élevages plus importants pour l'approvisionnement des villes : 177 000 lapins
fournis au marché de la Vallée à Paris en 1845 à 1,75 F pièce ; 1 914 579 en
1863 à 2,02 F pièce, avec, en plus, 80 000 sauvages (GAYOT, 1960). Rappelons
que c'est au XIXe siècle que décolle l'élevage du lapin angora (THEBAULT,
Ethnoz. 27) et que se crée les industries de la fourrure et des feutres de
poils de lapin (DELAVEAU, Ethnoz. 27). C'est ainsi que la France devient le
premier producteur mondial de lapins (SINQUIN, Ethnoz. 27).
Pendant que
les garennes forcées se réduisent et disparaissent, le lapin de garenne est
promu gibier de tir sous Napoléon III. La chasse au lapin se popularise (les
Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, A. DAUDET ; à noter que LA
FONTAINE dépensait déjà un coup de fusil pour un lapin : Fables, Les Lapins,
10, 15). Cette extension de l'exploitation du lapin sur toutes les places n'est
sans doute pas étrangère à son introduction, intempestive, dans les pays
exotiques au XIXe siècle. Aussi, la pullulation qui s'ensuivit soulève‑t‑elle
bientôt partout l'exaspération des agriculteurs : Cela se termine par la
quasi-extermination du lapin de garenne par la myxomatose inoculée pour la
première fois à quelques sujets par le docteur DELILLE en Normandie, en 1953
(SIRIEZ, 1957 ; RIVE, Ethnoz. 27), les ravages dans les clapiers et finalement
la mise au point d'un vaccin contre cette maladie. Le clapier, ce facteur déterminant de la domestication et de la création des races de lapins est concurrencée depuis les années soixante par l'élevage industriel en bâtiments clos, climatisés, soumis à de strictes règles d'hygiène, munis d'installations automatisées au maximum (rythmes lumineux, abreuvoirs automatiques, racleurs à déjections...) et où s'alignent les cages en grillage soudé avec leur confortable nid de maternité. Les lapins possèdent des performances en reproduction, croissance, consommation fixées génétiquement (lignées, hybrides ; de ROCHAMBEAU, ARNOLD, Ethnoz. 27) par des conditions de milieu et d'alimentation définies : Tout est programmé jusqu'à l'abattoir qui sacrifie et conditionne plusieurs milliers de lapins par jour. Cette concurrence fait régresser l'élevage fermier. Mais ce n'est pas la cause unique, car l'autoconsommation du lapin diminue également : grâce au congélateur, la fermière a sous la main un choix de viandes d'autres provenances (on peut tuer le porc, le mouton, voire le boeuf), ce qui permet de varier les menus sinon d'être libérée de la contrainte d'un élevage de lapins.
Pourtant,
grâce à sa souplesse, la modicité de son investissement, l'économie sur la
nourriture produite sur place, le peu d'exigences en énergie et les
perfectionnements apportés au clapier, l'élevage "fermier" résiste
sous forme d"'élevage extensif rationnel" : Les connaissances
apportées par la mise au point dg l'élevage industriel permettent maintenant de
maîtriser cet élevage.
Le lapin est donc très probablement d'origine ibérique, mais son histoire et son expansion sont inséparables de la civilisation française : présence dans le sud de la France dès le Mindel‑Riss, utilisation intense au 7e et 8e millénaire avant notre ère, suivie d'une éclipse, pendant laquelle il se cantonne en Espagne et d'où il ne sera tiré que par les Romains. Ensuite, c'est la domestication dans les monastères français du Haut Moyen‑Age qui lui donne son essor définitif tant à l'état sauvage (garennes, introduction dans les pays exotiques) qu'à l'état domestique.
Jusqu'au XIXe
siècle, le Français connaît surtout le lapin des garennes, ouvertes ou closes,
qu'il capturait par piégeage : sa promotion comme gibier de tir sous Napoléon
III augmente la faveur de cette espèce chez un peuple de chasseurs, accélère sa
pullulation et favorise son extension (introduction dans les pays de
l'Hémisphère Sud) : ce sont les Français qui inaugurent la lutte biologique avec
la myxomatose contre le lapin‑fléau (RIVE, Ethnoz. 27). Malgré cette
prolifération, les zones d'expansion du lapin restent limitées en raison de son
caractère sédentaire et de ses exigences vis à vis du milieu. L'élevage du lapin
ne décolle que tardivement, avec la mise au point de clapiers fonctionnels à la
fin du XIXe siècle (FORT, Ethnoz. 27). L'élevage du lapin se généralise alors
dans les campagnes et les banlieues, le clapier servant de garde‑manger. C'est
la multiplication des races (ARNOLD, Ethnoz. 27 ; de ROCHAMBEAU, Ethnoz. 27).
Mais
l'élevage reste cependant limité à quelques pays : France, Flandres, pays
latins et zones limitrophes, Angleterre (Londres consomme, vers 1860, 500 000
lapins/ semaine, dont 350 000 en provenance de Ostende ‑ GAYOT, 1865). I1
existe certes des interdits de consommation (GALLOIN et VIEILLEFOND, Ethnoz.
27), mais surtout des préjugés et le savoir‑faire pour accommoder cette
viande plutôt insipide alors qu'en Angleterre, le lapin est rapidement
abandonné dès qu'on offre aux Anglais la possibilité d'obtenir à bon compte des
viandes ayant du goût par elles-mêmes (bateaux frigorifiques de l'hémisphère
sud), cet élevage se poursuit dans les pays sachant le cuisiner, la France en
tête (aussi pays latins, Flandres. Les Chinois aussi savent apprêter le lapin
dont ils sont de forts producteurs et consommateurs ; mais quand et comment le
lapin a‑t‑il été introduit en Chine ?) : c'est l'imagination de nos
fermières pour éviter la monotonie d'une viande fade, qui revient souvent sur
la table, qui a fait progresser notre élevage en étendant sa tradition
culinaire aux citadins et lui a permis de résister ainsi convenablement à la
diminution de l'autoconsommation.
La France
demeure ainsi, et de loin, le premier producteur et consommateur de lapin
(SINQUIN, Ethnoz. 27), ce qui retentit sur d'autres activités cunicoles comme
les peaux de lapin (première industrie du monde à partir du XIXe siècle ‑
DELAVEAU, Ethnoz. 27) et l'angora (2e producteur mondial ‑ ler ?
‑
THEBAULT et ROUGEOT, 1979; THEBAULT, Ethnoz.
27).
Cela explique la place prépondérante prise par la France dans l'amélioration de
la production de cette espèce sur le plan scientifique, technique et en matière
de coopération avec les pays sous développés (Mexique, Pérou). La familiarité ancienne des Français avec le lapin rend compte également de la place de ce personnage dans notre culture : expressions du langage, imagées ou symboliques (VIEILLEFOND, Ethnoz. 27), les poèmes, les fables, les contes, les romans de notre littérature ; la peinture, dessins, statues (chapiteaux) des arts figuratifs (DUBOIS et PUJOL, Ethnoz. 27) : les figurines (LEBAS_ Ethnoz‑ 97)
Le lapin
restera‑t‑il toujours aussi populaire avec la création de grandes
unités d'élevage et sa disparition des campagnes ? I1 faudrait le souhaiter,
car son élevage est celui des gens modestes,chez nous, en Europe et dans les
pays en voie de développement. Et son caractère primesautier, sa jolie
silhouette manquerait trop à l'inspiration des poètes et à la joie des enfants. |