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La taille est le critère retenu des races et des variétés. elle dépend de l'élongation du squelette. La poids, reflet de l'accroissement de tout ou partie des tissus, doit toujours aider à parfaire l'équilibre structural du lapin ce qui transparaît au travers de son allure constamment empreinte de puissance et de souplesse.
En fonction de leur taille, les lapins sont classés en 5 catégories:
Les races à fourrure caractéristique
Estimation du cheptel français
Autres classifications possibles
Le classement des races et variétés peut s'effectuer à partir de trois critères:
la couleur, le pelage, le type
Pour réaliser la classification selon la couleur, on utilise l'appartenance à un modèle de coloration comme élément de catégorisation. On relève sept modèles de coloration dans lesquels se positionnent différents patrons de couleur:
Modèles agouti, unicolore, albinos, himalayan, argenté, panaché ou multicolore.
La classification selon le pelage permet de grouper les races et variétés sur quatre familles:
les races à pelage dit normal
les races à poils longs (angora, renard)
les races à pelage de caractère satin
les races à pelage à caractère rex
Solution également possible pour rassembler dans différents groupes les races de lapins, c'est de les classer d'après leur type. L'aspect général, la taille d'un lapin et son poids forment les coordonnées du type de l'animal.
L'aspect général se rapporte à la vision globale de toutes les parties du corps de l'animal: tronc, tête, membres formés de différents tissus (osseux, musculaires, nerveux, conjonctifs...) constituant parfois des organes à visée fonctionnelle spécialisée (poumons, intestins, foie, coeur..). Tous concourent à réaliser l'ensemble de sa constitution corporelle. Les différentes constitutions corporelles permettent de distinguer six types distincts:
type svelte, type cylindrique, type conique, type ultra convexe, type ramassé ou bréviligne, type allongé ou longiligne
JEAN ROUGEOT
Institut National de la Recherche Agronomique,
Laboratoire des Pelages, Toisons et Fourrures,
F‑78350 Jouy‑en‑Josas
... Tertii generis est, quod in Hispania nascitur,
similis nostro lepori ex quadam parte, sed humile , quem cuniculum appellant
VARRON, De Re Rustica III, 12, 5‑6
INTRODUCTION
LE LAPIN DEFINI PAR LA SYSTÉMATIQUE
Avant d'exposer ce qu'on sait sur
l'origine et l'histoire du lapin, il parait nécessaire de rappeler sa place dans
la classification des espèces (GRASSE et DEKEYSER, 1955), afin notamment de
préciser ce qui le différencie du lièvre. En effet, la similitude de silhouette
et de taille de ces deux espèces, leur caractère craintif, leur vélocité, ont
conduit bien des fois à des interprétations erronées des documents : écrits,
dessins, figurines,à la suite d'un examen par trop superficiel. Il en est
résulté que l'histoire du lapin, déjà difficile à établir, a été ainsi
embrouillée à plaisir par de malencontreuses confusions.
Le nom taxonomique du lapin, le lapin de garenne ou sauvage ainsi que ses races domestiques dérivées, est Oryctolagus cuniculus Linné 1758 (du grec oruktês = fouisseur... et lagôs = lièvre !). C'est un Lagomorphe, cet ordre se différenciant de celui des Rongeurs par la possession au maxillaire supérieur d'une seconde paire d'incisives, fort réduites par ailleurs. Ces deux ordres, qu'on nomme aussi Duplicidentés et Simplicidentés, sont réunis dans le Superordre des Glires.
La sous-famille des Léporinés, Trouessart 1880, qui appartient elle‑même à la famille des Leporidés Gray 1821, comprend les lièvres (genre Lepus Linné), les lapins (genre Oryctolagus Lilljeborg 1874), qui sont uniquement d'Europe ou d'Afrique du Nord, et les lapins américains, qui appartiennent au genre Sylvilagus GRAY, comprenant entre autres le célèbre "cotton‑tail rabbit". Pour être complet, mentionnons le genre Caprolagus Blyth du sud de l'Himalaya, Nesolagus Major de Sumatra, Brachylagus MILLER d'Amérique du Nord. Retenons donc que le lièvre et le lapin appartiennent à deux genres, ce qui est justifié par bien des différences.
En effet, au point de vue
morphologique, le lièvre a les oreilles plus longues que la tête, à l'inverse du
lapin. L'iris de son oeil est jaunâtre, il est brun sombre chez le lapin ;
l'ongle de ses orteils est fendu, pas chez le lapin ; fait très précieux pour le
paléontologue, les dents du lièvre présentent une morphologie distincte (replis
d'émail) de celle du lapin, et il en est de même pour certaines parties du
squelette : apophyses post‑orbitaires, suture de l'os pariétal, apophyse
transverse des vertèbres, etc. Le muscle volontaire du lièvre est rouge, celui
du lapin est blanc (viande fade). Au point de vue reproduction, le lièvre est
caractérisé notamment par la superfétation, 40 jours de gestation au lieu de 31
pour le lapin, petits naissant velus, yeux ouverts et capables de se déplacer,
ce qui est tout à fait différent de l'aspect de foetus présenté par le lapereau
nouveau‑né. Quant au comportement, le lièvre est un solitaire, ou reste en
couple, tandis que le lapin vit en société hiérarchisée ; Le premier est un
vagabond à territoire étendu, le second est un sédentaire irréductible. Enfin,
dernière différence : le lièvre possède 48 chromosomes et le lapin 44, ce qui
rend des plus incertaines l'existence des hybrides entre les deux espèces, les
Léporides.
Marie‑Véronique PAGES a fait
récemment une brève, mais très complète, revue des connaissances actuelles sur
l'origine du lapin, qui montre l'importance des précisions acquises en ce
domaine depuis une dizaine d'années. Les Léporidés apparaissent dès l'Éocène
supérieur en Amérique du Nord et en Asie ; Leur arrivée en Europe coïnciderait
(LOPEZ‑MARTINEZ et THALER, 1975) avec la grande migration du Miocène supérieur.
Quant au genre Oryctolagus, son fossile le plus ancien, une dent (!) trouvée en
Espagne dans la province de Grenade, il le fait remonter à la fin du Miocène
(LOPEZ‑MARTINEZ, 1977). Toujours en Espagne, au Pliocène moyen, pendant et après
la première Glaciation de Guntz, LOPEZ‑MARTINEZ détermine 0.Laynensis (à Layna,
en Andalousie) et 0.lacosti : ce dernier qui présente des traits communs avec le
lièvre, est trouvé également dans d'autres régions européennes.
Le fossile le plus ancien connu d'0.cuniculus provient d'Andalousie (Cular de
Baza) et date du Pléistocène moyen, avant la deuxième Glaciation de Mindel
(LOPEZ‑MARTINEZ, 1977). En France, les vestiges les plus anciens d'0.cuniculus
ont été découverts dans la moitié sud et ne se situent qu'après le Mindel (La
Fage à Noailles, PETTER, 1973 ; grotte du Lazaret à Nice, JULLIEN et PILLARD,
1969, PILLARD, 1969 ; grotte de l'Hortus à Valflourès, PILLARD, 1972). Mais
0.lacosti le précède au Villafranchien moyen, donc avant le Mindel, dans les
Hautes Pyrénées, à Montoussé (CLOT et al., 1976). Par la suite, les fossiles
d'0.cuniculus abondent dans le sud de la France au Riss ( 120 000 av. J.C.),
pendant la période interglaciaire suivante et pendant le Würm, et cela
indépendamment des variations climatiques : Notons qu'actuellement, le lapin se
maintient au île Kerguélen malgré la rudesse de l'hiver qui réduit des 9/10 sa
population, le reste survivant tant bien que mal sur la côte la mieux abritée (SIRIEZ,
1957). On pense que le lapin fournit, d'après les ossements recueillis sur les
lieux habités, l'essentiel de l'alimentation carnée en Provence du 8e au 7e
millénaire av.
J.C. (COURTIN, 1977).
Cette part du lapin dans
l'alimentation diminue progressivement à partir du Mésolithique, devient
négligeable au Bronze Moyen (DUCOS, 1958) et est pratiquement nulle à l'Age du
Fer (POULAIN‑JOSIEN, 1976) : chasse se portant sur des espèces de plus grande
taille et de meilleur rapport (en outre emploi de la peau, os comme matériau ;
l'os de lapin en tant qu'outil n'est guère relevé qu'au Néolithique de Miouvin
dans les Bouches du Rhône; PAGES, 1980) ? développement de l'élevage ? ou
simplement disparition du lapin (changement du milieu, épidémie) ?
Quant à l'Afrique du Nord,
souvent invoquée comme berceau du lapin, les découvertes sont trop rares pour
être affirmatif : fossiles les plus anciens douteux, au Paléolithique, devenant
seulement certains à partir du Néolithique de Bou Zabouin (ROMER, 1901 !) :
l'hypothèse de JOLEAUD (1920) selon laquelle le berceau, puis l'aire d'extension
du lapin coïnciderait avec celle du palmier nain à partir de l'Afrique du Nord
ne peut être confirmée.
Aussi, malgré les lacunes
(recherche des fossiles des petits mammifères à étendre), les interprétations
difficiles (terriers profonds, d'où erreurs de niveau ; enfouissements ;
possibilités d'accumulation d'os par les rapaces logeant près des habitations),
il semble bien que le berceau du lapin se situe au moins sur le pourtour de la
Méditerranée occidentale.
Mais, même si l'on est d'accord
avec ZEUNER (1963) sûr l'origine ibérique du lapin, on ne peut plus admettre
comme lui qu'il ait franchi lés Pyrénées seulement après la dernière Glaciation
pour s'établir dans le Midi de la France. On peut remarquer à ce propos que la
zone d'habitat du lapin ne s'est guère étendue en Europe depuis cette époque :
aux exigences assez strictes du lapin vis à vis des conditions de milieu, à
l'obstacle à la migration que constitue les cours d'eau pour cet animal qui a la
phobie de cet élément, il faut joindre le caractère fondamentalement sédentaire
de cette espèce pour l'expliquer ;
En effet, le lapin est perdu au‑delà de 600 m de son terrier (NIER, 1937). Il en résulte que son aire d'habitat se limite actuellement à l'Europe occidentale depuis la partie sud de la Suède à l'Espagne (et au-delà, en Afrique du nord) ; mais le lapin de garenne n'existe pas en Italie, à part deux îlots centraux : il n'atteint pas la Suisse à part le canton de Neuchâtel (COWAN, 1980).
Bien
sûr, l'élevage du lapin tend à devenir universel et on garde en mémoire les
malencontreuses introductions du lapin aux XIXe et XXe siècles dans les
contrées exotiques : Australie à Noël 1859, après 3/4 de siècle d'insuccès,
Nouvelle‑Zélande, Kerguélen (1874), Chili et Terre de Feu vers 1910
(SIRIEZ, 1957, 1961). A noter son introduction bien antérieure (Ibères ?) dans
les îles de la Méditerranée où il était connu des Romains (Baléares,
Cuniculariae Insulae entre la Corse et la Sardaigne ‑PLINE L'ANCIEN, 3,
83) et au Moyen‑Age, en 1418, à Porto Santo, près de Madère, par le
navigateur portugais PRESTELLO (ZEUNER, 1963), où retrouvé à l'état sauvage, il
donne une race de petite taille (600 g), 0.cuniculus huxleyi Haeckel.
Il apparaît
que les lapins ont été connus des Romains au cours de leurs contacts avec les
Ibères : comme le signalent Liliane BODSON et J.R. VIEILLEFOND (Ethnoz.27), les
auteurs latins (ou gréco‑romain comme POLYBE) qui citent le lapin, ne
manquent pas de préciser que le mot cuniculus provient directement de l'ibère ;
il en est de même du mot "laurices" (PLINE L'ANCIEN, Hist. Nat., 81,
217, 218) qui désigne un met en faveur chez les Ibères et qui consiste en
foetus ou lapereaux nouveau-nés consommés entiers et qui est adopté par les
Romains, plutôt snobs en matière de nourriture. En réalité, ce sont les
Phéniciens qui nous apportent le premier témoignage historique de la présence
du lapin dans la Péninsule Ibérique : lorsqu'ils abordent les côtes de cette
contrée, vers 1 000 av. J.C., ils sont frappés par la pullulation de petits
mammifères fouisseurs. Comme ils ressemblent aux damans de leur patrie qui
vivent également en colonies et creusent des terriers, ils appellent la contrée
de leurs nouveaux comptoirs "le pays des damans", "I‑Saphan‑1m",
saphan signifiant daman en phénicien (ZEUNER, 1963 ; BODSON, 1978 qui' se
réfère à SCHULTEN A., 1913 à l'article Hispania dans R.E. VIII, 2) : ce nom
latinisé donnera Hispania, Espagne. Le poète CATULLE, (87 av. J.C. à 54 ap. J.C.)
qualifiera l'Espagne de "cuniculeuse"(25,1 ; 37, 1720) ; HADRIEN y
frappera une monnaie dont le verso figure un lapin : le lapin est l'animal et
le symbole de l'Espagne de ce temps.
Cette
référence se reporte au colloque sur le lapin, organisé par la Société
d'Ethnozootechnie à Paris le 15.11.80, dont le texte est publié en 1981 dans
Ethnozootechnie n° 27, en même temps que le nôtre.
Les textes antiques faisant mention du lapin sont brefs et rares (BODSON, 1978 VIEILLEFOND, comm. pers.). Le lapin est absent chez ARISTOTE et XENOPHON, ce qui confirme que cette espèce reste confinée à la zone occidentale de la Méditerranée. Le premier auteur qui en fasse état est l'historien gréco‑romain POLYBE (205 à 125 av. J.C.) ; il fréquente la maison des Scipions et les suit notamment en Espagne et en Gaule où il fait connaissance avec le ko(u)niklos, néologisme qu'il crée en prenant tel que "cuniculus" (POLYBE,1.2,3‑5).
Un siècle plus tard, le savant VARRON (116 à 27 av. J.C.) préconise dans De Re
Rustica (III, 12, 1‑2) de garder les lapins dans des leporaria, parcs
murés pour contenir les lièvres, ainsi que d'autres espèces sauvages chassées
pour la capture‑: ces leporaria sont les ancêtres de nos garennes. Le
géographe grec STRABON (58 av. J.C. à 20 ap. J.C.) rapporte qu'un couple de
lapins échappés (?) aux Baléares se multiplie à tel point que les colons
exaspérés par les dégâts (déjà l'antagonisme chasseurs agriculteurs) demandent
à Auguste soit de leur envoyer l'armée pour les débarrasser du fléau, soit de leur
attribuer des terres ailleurs (STRABON, III, 2, 6, 144 C). PLINE L'ANCIEN (23 à
79 ap. J.C.) reprend l'anecdote dans son Histoire Naturelle (Hist. Nat., 81,
217‑218) : Il est le seul à mentionner la coutume des laurices.
Les auteurs romains nous renseignent donc maigrement sur le lapin ; on ignore dans quelle mesure ils l'ont apprécié à part l'anecdote des laurices ; mais on sait que les cultivateurs s'en plaignent ; le lapin abonde en Espagne et en Gaule méridionale où il a peut‑être été réimplanté à l'occasion de l'établissement de passages créés par les hommes à travers les Pyrénées : Au temps de la deuxième Guerre Punique (218 à 201 av. J.C.), comme l'avance SIRIEZ (1957), ou plus tôt ? Ce n'est que beaucoup plus tard que le lapin atteint la Grèce, dans les îles où il élimine le lièvre (BODSON, 1978).
LE
MOYEN‑ÂGE : LE DÉBUT DE LA DOMESTICATION
Il faut
attendre ensuite GREGOIRE de TOURS (538?‑594) pour avoir des nouvelles du
lapin dans son Histoire des Francs (5,4) : c'est pour désapprouver les moines qui
mangent des laurices (survie de coutume ou découverte dans des manuscrits ?) en
temps de Carême, ce mets étant autorisé parce que d'origine aquatique. D'après
ZEUNER (1963), la nécessité d'obtenir une certaine quantité de laurices aurait
conduit les moines à imaginer de maintenir en cage les lapines afin de prélever
les lapereaux nouveau-nés sans avoir à sacrifier les mères. Les éleveurs de
lapins doivent donc beaucoup à l'ingéniosité et à la gourmandise des moines. En
effet, par la suite, l'élevage du lapin devient l'apanage des couvents : en
1149, l'abbé du monastère de Corvey, sur la Weser, demande à celui de Solignac
de lui fournir deux couples de lapins (ZEUNER, 1963).
En dehors des monastères, les "connins" ou "counils" sont maintenus dans des espaces plus ou moins clos, plus ou moins étendus, réservés à la chasse : les varennes ou garennes (du latin médiéval warenna, dérivé du germain wardôn = garder) (Dictionnaire de la langue française, P. ROBERT, 1977). A noter que le lapin n'est pas chassé ou très peu, mais capturé (collets, filets, lacets) et que ce n'est guère que dans le jardin du château qu'il est victime des flèches des dames qui doivent se montrer fort adroites à ce jeu (dessin d'un manuscrit français de 1393 ZEUNER, 1963).
La possession d'une garenne est un droit féodal (ban de garenne = territoire interdit à la chasse pour les tenanciers ou habitants, celle‑ci étant réservée au seigneur). Le pouvoir royal a constamment lutté pour le limiter en raison des dégâts commis aussi bien par le gibier que par les chasseurs (et aussi pour faire pièce aux pouvoirs locaux) : interdiction de créer de nouvelles garennes, défense d'accroître les anciennes (Ordonnances de Jean LE BON, 28.12.1355 et cependant, à la fin du XVe siècle, la domestication du lapin est sérieusement avancée, puisqu'on fait état de lapins de couleur, ce qui signifie que la sélection est bien engagée : "Mon cher cousin, de bon coeur vous mercie des blancs connins que vous m'avez donné" chante Charles d'ORLÉANS (1394‑1465) dans une de ses ballades (Bal. 125).
DE LA
RENAISSANCE AU XIXE SIÈCLE : LA GARENNE CLOSE OU FORCÉE
On assiste au XVIe siècle à une multiplication des races sans qu'elles soient définies. Dès 1530, la représentation d'un lapin blanc dans la Madone au Lapin du TITIEN témoigne de la sélection de souches ou de races. Le théologien protestant allemand AGRICOLA (vers 1494‑1596) relate l'existence de lapins noirs, blancs, pies et gris cendré. Son contemporain, le naturaliste ALDROVANDI (1522‑1605) s'émerveille de lapins qui, à Vérone, ont une taille quatre fois plus forte que la normale. Au XVIe siècle, l'élevage du lapin est donc répandu en Europe occidentale, France, Italie, Flandres, Angleterre. En Angleterre, il aurait été introduit dès l'époque romaine, mais la plus ancienne mention date de 1183 et le situe à Raleigh Castle dans l'Essex (COWAN, 1980). Il semble très répandu en Flandres où il est désigné par le mot "robbe" qui donnera " rabbet" (THOMPSON et WORDEN, 1956), puis "rabbit" en anglais (cf. BODSON, Ethnoz. 27).
C'est à la même époque que les termes
"connins" ou "connils" sont abandonnés en France au profit
de celui de "lapin" (cf BODSON, 1981 - VIEILLEFOND, Ethnoz. 27) :
Dans un édit de HENRI IV de 1601, il est fait à la fois mention de
"lapins" et "lapins et connils" (STRIEZ, 1957). Cependant,
si l'élevage en clapiers paraît nécessaire pour fixer les races, il n'est guère
répandu.
Le lapin est
"élevé" au XVIe siècle en garennes forcées ou closes, la chair du
lapin de garenne étant d'ailleurs plus prisée que celle du lapin de clapier
"tes connins du tout sauvages sont les meilleurs, les pires sont ceux de
clapiers et les moins sont ceux de garenne" affirme Olivier de SERRES
(14721539) dans son Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs : cette opinion
prévaut jusqu'au XIXe siècle : "ta viande de lapin de garenne est aussi
estimée qu'autrefois pontifie MARIOT‑DIDIEUX (1860) ;"Sa chair molle
et peu savoureuse'' est un handicap à la "multiplication du lapin en l'état
domestique" renchérit GAYOT (1865). La garenne close, qui est adjointe à
de nombreux châteaux seigneuriaux (toponymie : Varenne, Garenne, etc.) devient
une installation complexe qui atteint la perfection avec Olivier de SERRES
(FORT, Ethnoz. 27). Il s'agit en effet de bâtir une muraille infranchissable
aussi bien au lapin (avec au besoin un large et profond fossé d'eau) afin de ne
pas nuire aux voisins, qu'aux prédateurs pour les protéger ; les lapins y sont
capturés périodiquement au filet, à la trappe. MARIOT DIDIEUX (1860) et GAYOT
(1865) se réfèrent encore à ce modèle dans leurs conseils aux producteurs. Avec
7 à 8 arpents (2,5 ha), Olivier de SERRES prétend en tirer "deux cents
douzaines de tapi" pan an".MARIOT‑DIDIEUX ne fait guère mieux
avec une garenne de 8 arpents pour 100 lapines qui fournit 3 000 lapins par an.
L'idée du
fossé d'eau pour éviter la fuite des lapins, qui détestent cet élément, est
empruntée des : "îles aux lapins", utilisées pour parquer ces
animaux dès l'Antiquité. Au Moyen‑Age, les créations sont nombreuses :
l'une d'elles, dans le lac de Schwerin, est mentionnée dans un traité entre le
roi de Suède et le duc de Mecklembourg en1407 ; la reine Elizabeth d'Angleterre
en possède plusieurs ; près de Berlin, l'île de Pfanen s'appelle
Kaninchenwerden quand le lapin est introduit en Prusse en 1683 par Frédéric‑Guillaume
(ZEUNER, 1963). A la fin du XVIIIe siècle, J.J. ROUSSEAU dans la Cinquième
Promenade de la Rêverie d'un promeneur solitaire crée encore une île aux lapins
près de l'île St Pierre dans le lac de Bienne en Suisse : "Le pilote du
Argonautes n'était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et
les lapins de la grande île à la petite".
LES
TEMPS MODERNES : L'ÉLEVAGE EN CLAPIER. LA MULTIPLICATION LES RACES.
LA
CHASSE. LA MYXOMATOSE, L ÉLEVAGE INDUSTRIEL
Le repérage, la protection, la multiplication et les croisements raisonnés de mutants peu adaptés à la vie sauvage ou à la garenne close (ARNOLD, Ethnoz. 27) supposent l'extension de l'élevage en clapier. Or, ce mode d'élevage ne s'est vraiment développé qu'au XIXe siècle, d'où de multiples tâtonnements et un progrès très lent (FORT, Ethnoz. 27) malgré les efforts des vulgarisateurs (abbé ROZIER, 1809 ; .MARIOT‑DIDIEUX, 1860 ; GAYOT, 1865 ; monographies ; dictionnaires agricoles, etc.). L'avantage du clapier est de pouvoir constituer de petites unités de production avec quelques lapines seulement. On trouve facilement du fourrage pour un petit effectif ; si les pertes dues à une mauvaise hygiène sont fréquentes, la prolificité de l'espèce les contre‑balance. Le clapier sert alors de garde‑manger, un lapin pouvant y être prélevé à tout moment cuisiné aussitôt pour fournir une unité de repas.
Cela explique le
développement considérable de l'autoconsommation dans nos fermes, avec
accessoirement la vente des surplus. Au début du XXe siècle, cet élevage
s'étend donc dans les banlieues, chez les ouvriers, les employés, les
retraités. Bien sûr cet élevage profitable conduit aussi à la création
d'élevages plus importants pour l'approvisionnement des villes : 177 000 lapins
fournis au marché de la Vallée à Paris en 1845 à 1,75 F pièce ; 1 914 579 en
1863 à 2,02 F pièce, avec, en plus, 80 000 sauvages (GAYOT, 1960). Rappelons
que c'est au XIXe siècle que décolle l'élevage du lapin angora (THEBAULT,
Ethnoz. 27) et que se crée les industries de la fourrure et des feutres de
poils de lapin (DELAVEAU, Ethnoz. 27). C'est ainsi que la France devient le
premier producteur mondial de lapins (SINQUIN, Ethnoz. 27).
Pendant que
les garennes forcées se réduisent et disparaissent, le lapin de garenne est
promu gibier de tir sous Napoléon III. La chasse au lapin se popularise (les
Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, A. DAUDET ; à noter que LA
FONTAINE dépensait déjà un coup de fusil pour un lapin : Fables, Les Lapins,
10, 15). Cette extension de l'exploitation du lapin sur toutes les places n'est
sans doute pas étrangère à son introduction, intempestive, dans les pays
exotiques au XIXe siècle. Aussi, la pullulation qui s'ensuivit soulève‑t‑elle
bientôt partout l'exaspération des agriculteurs : Cela se termine par la
quasi-extermination du lapin de garenne par la myxomatose inoculée pour la
première fois à quelques sujets par le docteur DELILLE en Normandie, en 1953
(SIRIEZ, 1957 ; RIVE, Ethnoz. 27), les ravages dans les clapiers et finalement
la mise au point d'un vaccin contre cette maladie.
Le clapier, ce facteur déterminant de la domestication et de la création des races de lapins est concurrencée depuis les années soixante par l'élevage industriel en bâtiments clos, climatisés, soumis à de strictes règles d'hygiène, munis d'installations automatisées au maximum (rythmes lumineux, abreuvoirs automatiques, racleurs à déjections...) et où s'alignent les cages en grillage soudé avec leur confortable nid de maternité. Les lapins possèdent des performances en reproduction, croissance, consommation fixées génétiquement (lignées, hybrides ; de ROCHAMBEAU, ARNOLD, Ethnoz. 27) par des conditions de milieu et d'alimentation définies : Tout est programmé jusqu'à l'abattoir qui sacrifie et conditionne plusieurs milliers de lapins par jour. Cette concurrence fait régresser l'élevage fermier. Mais ce n'est pas la cause unique, car l'autoconsommation du lapin diminue également : grâce au congélateur, la fermière a sous la main un choix de viandes d'autres provenances (on peut tuer le porc, le mouton, voire le boeuf), ce qui permet de varier les menus sinon d'être libérée de la contrainte d'un élevage de lapins.
Pourtant,
grâce à sa souplesse, la modicité de son investissement, l'économie sur la
nourriture produite sur place, le peu d'exigences en énergie et les
perfectionnements apportés au clapier, l'élevage "fermier" résiste
sous forme d"'élevage extensif rationnel" : Les connaissances
apportées par la mise au point dg l'élevage industriel permettent maintenant de
maîtriser cet élevage.
CONCLUSION
Le lapin est donc très probablement d'origine ibérique, mais son histoire et son expansion sont inséparables de la civilisation française : présence dans le sud de la France dès le Mindel‑Riss, utilisation intense au 7e et 8e millénaire avant notre ère, suivie d'une éclipse, pendant laquelle il se cantonne en Espagne et d'où il ne sera tiré que par les Romains. Ensuite, c'est la domestication dans les monastères français du Haut Moyen‑Age qui lui donne son essor définitif tant à l'état sauvage (garennes, introduction dans les pays exotiques) qu'à l'état domestique.
Jusqu'au XIXe
siècle, le Français connaît surtout le lapin des garennes, ouvertes ou closes,
qu'il capturait par piégeage : sa promotion comme gibier de tir sous Napoléon
III augmente la faveur de cette espèce chez un peuple de chasseurs, accélère sa
pullulation et favorise son extension (introduction dans les pays de
l'Hémisphère Sud) : ce sont les Français qui inaugurent la lutte biologique avec
la myxomatose contre le lapin‑fléau (RIVE, Ethnoz. 27). Malgré cette
prolifération, les zones d'expansion du lapin restent limitées en raison de son
caractère sédentaire et de ses exigences vis à vis du milieu. L'élevage du lapin
ne décolle que tardivement, avec la mise au point de clapiers fonctionnels à la
fin du XIXe siècle (FORT, Ethnoz. 27). L'élevage du lapin se généralise alors
dans les campagnes et les banlieues, le clapier servant de garde‑manger. C'est
la multiplication des races (ARNOLD, Ethnoz. 27 ; de ROCHAMBEAU, Ethnoz. 27).
Mais
l'élevage reste cependant limité à quelques pays : France, Flandres, pays
latins et zones limitrophes, Angleterre (Londres consomme, vers 1860, 500 000
lapins/ semaine, dont 350 000 en provenance de Ostende ‑ GAYOT, 1865). I1
existe certes des interdits de consommation (GALLOIN et VIEILLEFOND, Ethnoz.
27), mais surtout des préjugés et le savoir‑faire pour accommoder cette
viande plutôt insipide alors qu'en Angleterre, le lapin est rapidement
abandonné dès qu'on offre aux Anglais la possibilité d'obtenir à bon compte des
viandes ayant du goût par elles-mêmes (bateaux frigorifiques de l'hémisphère
sud), cet élevage se poursuit dans les pays sachant le cuisiner, la France en
tête (aussi pays latins, Flandres. Les Chinois aussi savent apprêter le lapin
dont ils sont de forts producteurs et consommateurs ; mais quand et comment le
lapin a‑t‑il été introduit en Chine ?) : c'est l'imagination de nos
fermières pour éviter la monotonie d'une viande fade, qui revient souvent sur
la table, qui a fait progresser notre élevage en étendant sa tradition
culinaire aux citadins et lui a permis de résister ainsi convenablement à la
diminution de l'autoconsommation.
La France
demeure ainsi, et de loin, le premier producteur et consommateur de lapin
(SINQUIN, Ethnoz. 27), ce qui retentit sur d'autres activités cunicoles comme
les peaux de lapin (première industrie du monde à partir du XIXe siècle ‑
DELAVEAU, Ethnoz. 27) et l'angora (2e producteur mondial ‑ ler ?
‑
THEBAULT et ROUGEOT, 1979; THEBAULT, Ethnoz.
27).
Cela explique la place prépondérante prise par la France dans l'amélioration de
la production de cette espèce sur le plan scientifique, technique et en matière
de coopération avec les pays sous développés (Mexique, Pérou).
La familiarité ancienne des Français avec le lapin rend compte également de la place de ce personnage dans notre culture : expressions du langage, imagées ou symboliques (VIEILLEFOND, Ethnoz. 27), les poèmes, les fables, les contes, les romans de notre littérature ; la peinture, dessins, statues (chapiteaux) des arts figuratifs (DUBOIS et PUJOL, Ethnoz. 27) : les figurines (LEBAS_ Ethnoz‑ 97)
Le lapin restera‑t‑il toujours aussi populaire avec la création de grandes unités d'élevage et sa disparition des campagnes ? I1 faudrait le souhaiter, car son élevage est celui des gens modestes,chez nous, en Europe et dans les pays en voie de développement. Et son caractère primesautier, sa jolie silhouette manquerait trop à l'inspiration des poètes et à la joie des enfants.
La multiplicité des races cunicoles, et leur large diffusion en Europe incitent à penser que la notion de race a conservé un certain intérêt et un attrait certain à une époque où le croisement est trop souvent devenu un mot magique qui, comme tel, conduit fréquemment à des désenchantements, quand il est pratiqué inconsidérément ou à mauvais escient.
Devant les nombreuses vocations que suscite l'élevage du lapin de race, et ce malgré un environnement trop souvent peu favorable à l'entretien d'un clapier, il nous est apparu utile, non pas de faire l'apologie des races et de leur exploitation selon une vieille habitude sans portée constructive, mais d'essayer de situer ce que représente exactement le maintien et le perfectionnement des races, qui sont constituées par un nombre important de reproducteurs capables de perpétuer un ensemble cohérent de qualités pratiques.
Ceci
revient à expliciter la notion de race, en suivant
son évolution dans le temps, pour mieux saisir son
interprétation actuelle
la plus efficiente et donc la plus
favorable
à la vitalité de son expression.
QUELQUES DÉFINITIONS
Parmi de nombreux textes écrits à différentes époques, nous avons retenu quelques définitions qui nous ont paru suffisamment actuelles et élaborées pour permettre de saisir convenablement le sens réel de ce que représente une race.
Il y a quelques années, l'inspecteur général d'agriculture, E.Quittet a écrit, dans la Revue de l'Elevage, plusieurs articles particulièrement perspicaces et accomplis sur cette question, dont nous extrayons la définition suivante : « La race est, au sein d'une espèce, une collection d'individus ayant en commun un certain nombre de caractères morphologiques et physiologiques qu'ils perpétuent lorsqu'ils se reproduisent entre eux ».
Ainsi que le souligne ensuite l'auteur, cette définition renferme une certaine subjectivité, car selon les caractères envisagés, le groupe d'animaux appartenant à une race est plus ou moins étendu. Cela met toutefois bien en évidence la nécessité d'une description des caractères de race pour circonscrire le groupe (standard) avec extension vers un pointage de caractères d'élevage sous forme de performances minima à atteindre pour justifier l'appartenance à la race. Ceci est pratiqué actuellement par les associations d'élevage des grandes espèces d'animaux domestiques.
Il y a lieu de s'arrêter un moment sur le verbe perpétuer contenu dans la définition précitée. Si les caractères qui ont permis de classer des animaux dans un ensemble d'aspect semblable ne se perpétuent pas chez leurs descendants à un degré d'expression assez prononcé, il n'y a pas de race au sens réel du mot. E.Quittet insiste sur ce point dans son exposé avec juste raison. Et, déjà en 1896, dans une étude prémonitoire, les Professeurs Baron et Dechambre s'étendaient sur l'indispensable obligation de ne pas confondre race et type.
Voici ce qu'écrivaient ces auteurs à ce sujet : « Créer la race d'un type, c'est amener celui-ci à une manifestation permanente et ininterrompue dans la descendance, en partant d'un état de choses tout différent dans lequel le type ne se montre que de loin en loin, sans régularité susceptible de prévision et d'exploitation. Tant qu'un type, si défini et si reconnaissable soit-il n'est qu'à l'état erratique, il n'est le type d'aucune race; et si plus tard, il se forme une race de ce type, ce sera l'oeuvre d'une sélection ».
Combien ces phrases devraient-elles être méditées actuellement dans la cuniculture française, plus spécialement par certains manipulateurs d'accouplements à la volée qui caricaturent d'abord la notion de souche, puis désirent transformer tout de go des types déjà mal définis en nouvelle race !
Cette reproductivité de caractères implique la formation d'un ensemble génétique cohérent au sein d'une population qui se veut race, pour lui permettre de se perpétuer dans sa descendance. C'est ce que fait ressortir clairement une autre définition de la race donnée par la F.A.O. dans son bel ouvrage sur les bovins d'Europe : « Groupes d'animaux domestiques de la même espèce dans lequel les individus sont suffisamment voisins du point de vue génétique, pour être distingués aisément d'autres animaux ou ensemble d'animaux ».
Cette définition plus récente (1967) rassemble également l'expression des caractères et leur transmission. Le décret d'application N° 69667 du 14-6-69 de la Loi sur l'Elevage nous apporte cette fois des précisions officielles sur la validité du mot race. A l'article 2 - Titre 1, nous lisons : « Pour pouvoir être reconnue, une race doit recouvrir un ensemble d'animaux d'une même espèce présentant entre eux suffisamment de caractères communs : Le modèle de race est défini par l'énumération de ces caractères héréditaires avec indication de leur intensité moyenne d'expression dans l'ensemble considéré ».
Retenons ici tout particulièrement le terme d'intensité moyenne d'expression, qui rappelle qu'il existe toujours au sein d'une population raciale une relative variabilité expliquant son évolution dans le temps et laissant la sélection s'opérer sur elle, ce qui la distingue d'une lignée pure.
Pour compléter ce qui précède, ajoutons que le décret susmentionné définit également la variété, en tant qu'éventuelle ramification engendrée par la race. C'est : « la fraction des animaux d'une race que des traitements particuliers de sélection ont eu pour effet de distinguer du reste des animaux de la race ; selon les espèces, une variété peut être accessoirement qualifiée de rameau. type ou lignée ». Nous n'hésitons pas à y ajouter le mot souche sous sa véritable signification.
Il nous paraît que ces quelques définitions permettent d'aborder les problèmes inhérents à l'élevage des animaux dits de race avec des données délimitant l'action entreprise ou à entreprendre, tant pour leur mise au point que pour leur conservation ou pour leur développement.
Voyons en premier lieu maintenant comment les races émergent d'un peuplement commun.
FORMATION DES RACES
C'est tout d'abord à Darwin que nous donnons la parole. « La nature fournit des variations successives, l'homme les accumule dans certaines directions qui lui sont utiles ». Puis, l'auteur de l'Origine des Espèces poursuit : « Un homme conserve et fait reproduire un individu qui représente quelque légère déviation de conformation ; ou bien il apporte plus de soins qu'on ne le fait d'ordinaire pour apparier ensemble ses plus beaux sujets ; ce faisant, il les améliore et ces animaux perfectionnés se répandent lentement dans le voisinage. Ils n'ont pas encore un nom particulier ; peu appréciés leur histoire est négligée. Mais si l'on continue à suivre ce procédé lent et graduel, et que, par conséquent, ces animaux s'améliorent de plus en plus, ils se répandent davantage, et on finit par les reconnaître pour une race distincte ayant quelque valeur ; ils reçoivent alors un nom probablement de province ». On ne peut rester insensible à ce cheminement descriptif qui a plus d'un siècle, et demeure toujours valable. Retenons plus spécialement le rôle imparti à l'homme dans la formation des races. La notion de temps n'est pas non plus à mésestimer, ainsi que le fait ressortir nettement Darwin quand il parle de procédé lent et graduel, et lorsqu'il écrit aussi : « Nous ne pouvons supposer que toutes les races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l'utilité qu'elles ont aujourd'hui ». Ce qui s'avère toujours plus manifeste au fur et à mesure que les progrès accomplis éloignent les races de leur type primitif.
Arrêtons-nous quelques instants sur le rôle considérable de l'éleveur en sélection animale. Nous y avons déjà insisté dans d'autres publications, mais il nous paraît bon de revenir sur le fait que le perfectionnement des méthodes zootechniques modernes et éprouvées, la connaissance toujours plus approfondie des mécanismes génétiques, l'exploitation de données étoffées sur un plus grand nombre d'animaux contrôlés, ne constituent que des moyens améliorés, des outils d'intervention de plus en plus affinés mis à la disposition de l'homme pour lui permettre de maîtriser davantage sa technique d'animalier. C'est bien à lui, éleveur-sélectionneur, qu'il revient en dernier lieu de prendre les décisions et d'assumer ses responsabilités pleines et entières tant dans le choix des reproducteurs que dans celui des accouplements. Tous ces moyens de travail élaborés qui permettent de mieux connaître aujourd'hui que jadis les animaux, et d'approcher de plus près leur potentiel héréditaire doivent en outre être complétés par des rapports étroits entre l'homme et l'animal. C'est assez dire qu'une présence aussi fréquente que possible de l'éleveur dans son élevage et au milieu de ses animaux demeure toujours aussi indispensable. Il reste, en effet, des faits d'observation courante, en particulier des attitudes de sujets isolés ou groupés, qui ne se chiffrent pas, et même se décrivent souvent mal. Quand ils réclament en outre une intervention immédiate, cela exclue d'emblée le temps normal de traitement de l'information imparti à toutes données enregistrées.
Les qualités d'observation de l'animalier exigent donc aujourd'hui comme hier un temps minimum d'application quotidienne. Il ne s'agit pas là de zootechnie contemplative, comme d'aucuns l'ont écrit avec un dédain mal venu, mais bien d'une opération qui ne souffre jamais d'être différée, parce qu'elle n'a pas encore pu être remplacée.
N'oublions pas, du reste, qu'à une époque déjà lointaine où l'esprit d'observation et l'expérience personnelle constituaient les seuls éléments de manoeuvre pour tout éleveur, de belles réalisations ont vu le jour, et plus particulièrement la mise en forme de la plupart des races cunicoles connues actuellement. Si l'on conçoit facilement aujourd'hui qu'une telle oeuvre ne pouvait s'accomplir que lentement et graduellement, comme l'a écrit Darwin, avec des moyens qui nous paraissent extrêmement limités, il faut tout de même savoir que le temps d'une mise au point d'ordre biologique, ainsi qu'il ressort d'un perfectionnement racial, ne saurait être raccourci proportionnellement aux moyens techniques dont nous disposons présentement. Ceci pour plusieurs raisons.
Primo, parce que malgré l'approche beaucoup plus fine de la connaissance d'un génotype, il s'agit bien d'une approche portant sur un complexe factoriel dont l'analyse est loin d'être exhaustive. Lors de la fécondation les cellules sexuelles, qui peuvent avoir des valeurs héréditaires différentes chez un même sujet de par la dissociation et la répartition au hasard des chromosomes groupés au préalable par paires homologues, se fusionnent ensuite au hasard des rencontres, et comme les possibilités de combinaison sont multiples alors qu'une seule d'entre elles va émerger chez le futur animal à naître, il ressort clairement que nos procédés de sélection les plus élaborés d'aujourd'hui laissent encore une certaine incertitude planer, quant à l'obtention de tous nos desideratas dans la descendance de nos géniteurs. Pour circonscrire le plus possible cette indétermination naturelle, il convient de multiplier les accouplements les mieux étudiés et de réduire l'intervalle des générations, afin d'obtenir le plus grand nombre de combinaisons génétiques adéquates. C'est assez dire que les résultats à attendre d'animaux dont on connaît mal les possibilités de reproduction sont tout simplement du domaine du Dur hasard, et ne peuvent plus être pris en considération de nos jours. La complexité de l'acte de procréation doit non pas nous décourager, mais nous inciter à nous équiper matériellement et techniquement toujours davantage pour mieux le maîtriser.
Secondo, parce que la sélection contemporaine porte sur un plus grand nombre de caractères que jadis, notamment en ce qui concerne les caractères d'élevage, et parce que le critère d'homogénéité au sein d'un troupeau est une notion assez nouvelle qui s'est substituée progressivement à celle du champion individuel d'autrefois. Comme cette homogénéité, aussi relative soit-elle, est désirée au plus haut niveau de sélection atteint, et que le progrès se veut continu sans régression même temporaire au cours d'une génération, on conçoit la difficulté du travail de sélection qui s'impose alors et qui, il faut bien le dire, ne tient souvent plus assez compte des réalités biologiques de l'élevage.
Tertio, le mode de vie des éleveurs contemporains, à supposer que tous les perfectionnements techniques mis à leur disposition soient utilisés par eux, ne leur assure pas une aussi grande disponibilité vis-à-vis de leurs animaux que celle consentie par leurs prédécesseurs. Ceux-ci, par ailleurs plus obstinés et plus endurants, acceptaient toutes les contraintes et les plus durs sacrifices pour aboutir à un résultat qui était un, sinon l'objectif de leur vie. Ils vivaient vraiment pour l'élevage, ce qui leur permettait de venir à bout de bien des difficultés, malgré une compétence et des moyens d'investigation limités à la pratique courante de l'élevage.
Toutes ces raisons, qui constatent des faits plus qu'elles ne les critiquent, suffisent amplement à démontrer que si l'éleveur est plus équipé techniquement que jadis, il ne peut raccourcir considérablement le temps imparti à une obtention de race nouvelle ou à un perfectionnement racial déterminé.
Ajoutons quelques mots sur les accidents de parcours qui ont pu retarder encore le processus régulier d'édification d'une population raciale. Ceux-ci ont été du à des causes diverses : Mort du maître d'oeuvre avec dispersion n'importe où du matériel de reproduction, ce qui revient à une mort génétique de patrimoines héréditaires lorsqu'ils deviennent anonymes ; guerre ou sinistres avec destruction plus ou moins complète de cheptels de reproduction, etc... Toutes ces circonstances ne peuvent que ralentir, voire stopper le travail de plusieurs années, et bien souvent, au hasard des espèces, certaines populations n'ont dû de survivre qu'aux efforts à peine croyables faits par des personnalités de l'élevage pour les protéger en tout ou en partie de toutes ces formes d'agression. Il y a eu parfois de véritables actes d'héroïsme de la part des hommes pour sauvegarder des animaux de reproduction particulièrement intéressants. Il faut aussi mentionner tous les mouvements de population humaine ou animale qui ont peut-être occasionné des croisements accidentels, retardant alors involontairement la mise en forme d'un matériel génétique.
Tout ceci étant admis, on peut maintenant résumer la marche générale d'obtention d'une race nouvelle ou tout simplement améliorée par rapport au troupeau d'origine. En voici les principales étapes :
1) Obtention à l'aide d'accouplements sélectifs à l'intérieur d'un groupe d'animaux ou par croisements plus éloignés, d'un type s'approchant le plus près possible de l'idéal souhaité (on en est parfois loin).
2) Multiplication entre eux des sujets de type recherché ou s'en approchant sans introduction d'éléments étrangers jusqu'à un certain état d'homogénéisation du matériel de reproduction, de plus en plus perfectionné. C'est une phase très délicate qui demande non seulement la plus grande habileté de la part de l'éleveur mais du courage et de l'obstination. Il lui faut admettre en effet un nombre important de déchets, de par toutes les disjonctions héréditaires qui ne manquent pas de se produire, ce qui est aussi lourd pour sa trésorerie. L'aboutissement peut s'avérer d'une extrême lenteur, et dans les pires circonstances la réussite n'intervient pas, remplacée par l'échec.
3) Quand il y a succès, c'est alors l'isolement des animaux supérieurs, sur lesquels va s'opérer désormais un véritable travail de sélection avec pratique de l'intraculture dans les accouplements. La période des déchets est loin d'être terminée, et les éliminations doivent de plus en plus être draconiennes. Des familles se créent, d'autres disparaissent. La race se façonne dans son potentiel héréditaire. Tout apport étranger à ce stade est nécessairement prohibé, si l'on ne veut pas détruire des années d'efforts. Les qualités de l'éleveur évoquées pour la phase 2 doivent bien entendu s'affermir toujours plus.
4) C'est la période de promotion de la race. Selon la qualité des points d'élevage, celle-ci se répand plus ou moins bien. C'est assez dire que pour la promouvoir correctement, il ne suffit pas d'assurer sa diffusion, encore faut-il savoir la défendre et contrôler sa sélection. Les associations d'éleveurs jouent alors un rôle prépondérant pour faciliter l'essor d'une race et soutenir sans relâche l'oeuvre d'amélioration génétique menée par ses sélectionneurs.
Voyons de quoi il retourne plus précisément.
PROMOTION DES RACES
L'époque où il suffisait à un individu de clamer bruyamment que sa race de prédilection était la meilleure et que toutes les autres n'étaient que des rebuts de l'espèce, a passé. On ne peut apprécier ou condamner davantage une race en fonction de son origine géographique. Ce sont là des affirmations sans aucun fondement qui, fort heureusement, ne retiennent plus l'attention de personne dans le monde de l'élevage. La valeur d'une population raciale ne se juge pas davantage sur quelques échantillons choisis parmi ses meilleurs représentants, mais sur son niveau génétique moyen par rapport à des objectifs fixés.
Promouvoir une race, c'est la maintenir à un haut niveau de sélection en aidant à la multiplication des meilleurs types en vue d'une homogénéisation de plus en plus grande de l'ensemble de ses représentants, ce qui permet d'améliorer son niveau génétique moyen, et d'assurer sa meilleure diffusion dans des conditions déterminées. Cela revient à accroître le nombre de géniteurs qualifiés devant satisfaire à des critères morphologiques (caractères de race) et physiologiques (caractères d'élevage), qui doivent être définis clairement. C'est d'abord la fonction des standards qui doivent décrire le prototype idéal de la race, afin de permettre aux éleveurs de s'en rapprocher le plus possible et aux experts de sanctionner valablement les animaux soumis à leur appréciation. L'élaboration d'un standard n'est pas à la portée de n'importe qui, mais de personnalités compétentes sachant faire ressortir les points primordiaux caractérisant une race avec des termes appropriés. L'éleveur doit pouvoir en saisir les grands traits, et apprécier les limites de variation de chacun des caractères décrits Pour utiliser au mieux ses reproducteurs. Les standards ne sont pas forcément immuables, et font l'objet d'une appréciation permanente et objective de la part des experts et des responsables d'association pour être toujours en accord avec l'orientation et le degré de perfectionnement de la race. Leur rôle de guide est ainsi constamment assuré.
La fixation de critères de production que sont les caractères d'élevage, qui complètent les standards ou les caractères de race sont codifiés, doit être basée, non pas sur des performances très élevées accomplies par de très rares animaux de pointe dans des conditions d'élevage particulières, mais correspondre à des objectifs abordables dans des conditions d'exploitation courantes, et économiquement acceptables. Il ne faut jamais oublier que les animaux de race doivent manifester leurs aptitudes dans un milieu moyen de production, ce qui permet de ne pas surestimer leur niveau génétique par rapport à l'ensemble de la population.
Il est aussi indispensable, avant tout autre considération, de n'utiliser pour procréer que des géniteurs sains et capables de reproduire régulièrement le plus longtemps possible. Là encore pour juger valablement les reproducteurs sur leur aptitude fonctionnelle, il y a lieu de les maintenir en équilibre de production dans un environnement approprié et usuel, tant sur le plan habitat que du point de vue alimentation, ou régime de carence aussi bien que menu pléthorique sont à proscrire.
La définition des objectifs qui sont assignés à la race, tant en ce qui concerne le type nue pour les diverses performances d'élevage, doit être établie à partir de données réelles, et non selon des estimations hypothétiques qui ne correspondent pas aux possibilités d'expression phénotypiques des génotypes étudiés dans la situation présente, ou même jamais, ce qui relève alors du pur rêve ! Il est bon d'agir très prudemment dans ce domaine et de faire en sorte que des objectifs précis et conciliables avec les possibilités raciales, soient réétudiés périodiquement en fonction du degré de perfectionnement des animaux tout en n'omettant pas d'établir, le cas échéant, de nouveaux critères permettant dans tous les cas aux géniteurs de conserver leur équilibre de production.
Tout ceci suppose une étude approfondie et permanente de la race par les responsables de sa promotion avec une parfaite cohérence d'action, l'appui de toutes les compétences, et une coordination de toutes les interventions engagées pour sa propagation et sa défense. Bien évidemment, la sélection doit être orientée dans la même direction par les promoteurs, et par eux seuls. Ce n'est qu'à cette condition qu'une race progresse réellement.
Puisque nous parlons de progrès, sachons apprécier ses limites et la vitesse de son cheminement. Ses résultats ne se font sentir qu'à long terme, par une action ininterrompue sur plusieurs générations. Les transformations brutales observées à l'issue de croisements, qu'il s'agisse de corrections ou d'améliorations de caractères, n'ont le plus souvent qu'un effet éphémère et non reproductible, qui ne sied pas au suivi rigoureux de l'évolution des races. Sans ce suivi, c'est-à-dire sans un bilan continuel de l'effectif de reproduction, où intervient le choix des géniteurs et de leurs accouplements, le progrès peut faire place à une régression. Tant il est vrai que dans ce domaine, rien n'est acquis définitivement, et que tout est remis en question à chaque introduction de géniteurs. Il existe un état d'esprit à l'amélioration raciale qui s'acquiert et s'affirme au fur et à mesure que l'éleveur prend pleine conscience de ses responsabilités. Se cacher certains problèmes délicats, détourner certains obstacles qu'il convient de franchir directement. éluder certaines questions en se retranchant derrière des solutions de facilité par paresse, par opportunisme ou même pour des raisons dogmatiques, c'est tout simplement tricher avec le travail de sélection, et en définitive avec l'élevage. Alors qu'il convient au contraire, pour affiner l'oeuvre de sélection et la maîtriser davantage, d'établir entre éleveurs poursuivant les mêmes objectifs des liens de collaboration pour utiliser avec plus de profit certaines méthodes de base, faciliter des échanges d'information, employer plus complètement les services des géniteurs prépotents. En un mot, créer des unités de sélection dont les possibilités d'action ne se comparent pas à celle de l'éleveur isolé.
Toute sélection d'animaux de race bien conçue doit conduire à augmenter l'inventaire des potentialités, et à utiliser le plus complètement possible sans gaspillage, les services des meilleurs géniteurs. Rappelons en résumé, pour terminer ce tour d'horizon sur ce que représente la promotion des races, les grandes phases des interventions des éleveurs dans ce domaine
1) Identification des animaux : Cela revient d'abord à les inventorier, à les décrire, puis à établir graduellement leur généalogie ; enfin à les apprécier en fonction de leurs caractères de race et d'élevage.
Tout cheptel mal identifié ne peut être ensuite suivi correctement, ce qui entraîne une méconnaissance des capacités de la race qu'il constitue.
2) Élimination des animaux défectueux. C'est un tri nécessaire et préalable à toute sélection bien conduite. Plus le taux de sélection est élevé plus la pression de sélection est grande. Celle-ci doit se manifester à chaque génération sur un nombre suffisant d'animaux, ce qui suppose une population importante.
3) Détection des animaux supérieurs, c'est-à-dire ayant un certain assortiment de gènes, qui conditionne l'obtention d'une descendance supérieure. Sans ces variants supérieurs, il n'y a pas d'amélioration génétique possible au sein d'un cheptel racial.
4) Constitution de familles d'origine éprouvée. C'est la suite logique des opérations de sélection pour façonner des pedigrees présentant une probabilité de réussite et aider à la formation des souches. Les études de famille qui sont entreprises à cet effet permettent d'atteindre plus sûrement un certain niveau génétique, et de mieux apprécier des tendances héréditaires.
Arrivé à ce stade de renseignements, une règle s'impose : Ne retenir pour la reproduction que les meilleurs animaux des meilleures familles.
5) Utilisation raisonnée des reproducteurs. C'est là le stade ultime de la sélection, et pour l'animalier l'art d'approprier les unions. Certes, le résultat ne peut être prévu avec certitude, mais les chances de réussite sont d'autant plus grandes que l'éleveur connaît bien ses géniteurs et a l'expérience de son troupeau. Il arrive ainsi à situer les limites de variations vraisemblables dans la descendance, et à accroître le pourcentage des probabilités de reconstitutions de combinaisons héréditaires souhaitées dans les produits de ses accouplements. Comme l'a si joliment écrit J.M. Duplan : « Tout éleveur digne de ce nom estime que c'est dans le choix des accouplements que peuvent s'exercer ses connaissances, son intuition, son génie ou plus modestement sa chance ».
On en arrive au point où la promotion d'une race consiste à rechercher, et à utiliser intensivement les meilleurs accouplements pratiqués avec les meilleurs animaux des meilleures familles. Ce qui réclame des animaux, des moyens d'action et des hommes, avec en plus du temps et quelques capitaux pour démarrer et atteindre la période de rentabilité découlant des investissements consentis.
UTILITÉ DÉS RACES
L'élevage des animaux de race est très discuté depuis quelques lustres surtout chez les espèces à cycle de reproduction rapide, ce qui est le cas du lapin. Dans certaines sphères officielles ou para-officielles il est de bon ton de parler des races cunicoles avec un sourire dédaigneux, ou sous le seul angle d'un conservatoire vu, du reste, d'une façon purement statique qui ne tient souvent que trop peu compte des réalités biologiques. A la décharge de tels courants de pensée, quand ils sont sincères et non simplement mus par des mobiles commerciaux à court terme, il faut bien reconnaître que dans les années qui ont suivi la dernière guerre le milieu cunicole français n'a pas toujours réagi comme il convenait devant les impératifs d'une production utilitaire. Il faut tout de même se garder de généraliser, et ne pas oublier que dans ce domaine comme ailleurs, il a fort heureusement existé des personnes, tant parmi les praticiens que chez des responsables de sociétés, qui ont oeuvré grandement et courageusement pour que des races progressent régulièrement aussi bien dans leurs performances d'élevage que dans leurs types.
Ce qui compte aujourd'hui, c'est de connaître les possibilités et les limites des races, quand elles sont exploitées correctement par des éleveurs qui utilisent pleinement tous les moyens zootechniques éprouvés.
L'animal de race, rappelons-le, ne peut se situer au sein de son espèce que par rapport au travail de sélection accompli par les hommes qui l'exploite. Issu à l'origine d'une population où la diversité génétique est considérable, la sélection dirigée en fait un groupe de variabilité restreinte et orientée dans telle ou telle direction. Au meilleur stade de son perfectionnement, les reproducteurs d'élite représentés par les variants supérieurs d'un troupeau ou d'une unité de sélection groupant plusieurs cheptels, tendent à homogénéiser au plus haut niveau l'ensemble des sujets sélectionnés. Mais, dans tous les cas, la variabilité demeure et n'est réduite que par rapport aux possibilités d'expression du peuplement primitif. Elle est remise en cause à chaque génération du fait même du mécanisme de la reproduction, d'où l'apparition de retours ataviques plus ou moins fréquents, voire de ce que nous appelons des déchets, qu'il convient d'éliminer perpétuellement. Comme ceux-ci existent dans les meilleurs élevages suivis depuis longtemps en généalogie contrôlée, on conçoit combien l'apport de reproducteurs étrangers dans un élevage doit se faire avec une extrême prudence, et être considéré au début comme un véritable essai expérimental. Comme l'a si bien écrit le Professeur Lienhart : « Sous les apparences de la pureté raciale la plus grande, se sont conservés à l'état caché dans le patrimoine héréditaire des différents sujets de nombreux éléments héréditaires (gènes) provenant d'ancêtres parfois très lointains ».
Il est facile de comprendre alors que lorsqu'un troupeau de sélection est dispersé, par suite de cessation d'élevage, chaque individu qui le compose peut évoluer dans une direction très différente en tant que reproducteur, et aux pires des circonstances, la variabilité s'amplifiant dans la descendance, tout le troupeau peut reprendre sa condition primitive de peuplement originel. C'est pourquoi, toute race n'est jamais pure au vrai sens du mot, et n'a une valeur déterminée qu'à un moment précis, et selon le degré de sélection qu'elle atteint alors dans son ensemble. C'est la surveillance stricte que les éleveurs exercent sur leur cheptel de reproduction qui permet, grâce à la sélection, de stabiliser ou d'orienter des qualités désirables et d'éliminer ou plus souvent de réduire à leur minimum d'apparition certains défauts. Considérées ainsi, les races sont des phénomènes biologiques tangibles, qui remplissent pleinement leur rôle de leader au milieu des représentants d'une espèce d'animaux domestiques. Ainsi que le dit l'Inspecteur Quittet : « La race est l'aboutissement normal et constant des efforts d'amélioration d'une population ».
De ce qui précède, il ressort que si les races les mieux sélectionnées représentent des groupes de variabilité restreinte et orientée pour des caractères définis, ceux-ci conservent une possibilité de variation d'un sujet à l'autre ; quant aux caractères non soumis à la sélection, ils oscillent dans des proportions bien entendu incomparablement plus grandes.
Ainsi, l'unicité biologique est le propre de tous les animaux de race, aussi ressemblants entre eux soient-ils et quel que soit le degré de perfectionnement des groupes de sélection auxquels ils appartiennent. Il faut toujours s'en souvenir quand on pense race, car trop souvent les sujets d'une même race sont appréciés et manipulés comme les représentants d'un stéréotype bien défini apparemment, dont ils constituent des images plus ou moins parfaites. Au niveau de la reproduction, cette façon d'interpréter les accouplements engendre bien des mécomptes dans la descendance. En effet, chaque reproducteur n'est jugé et traité qu'en fonction de ce stéréotype, et non selon son individualité propre. En matière d'amélioration génétique, c'est tout simplement désastreux, car cette interprétation typologique incite à la pratique de la multiplication de masse, c'est-à-dire à l'appariement de hasard total entre n'importe quel sujet dit standard. parce qu'apparemment le couple ainsi formé représente l'image du type racial idéal. C'est cette façon de procéder, chez certaines personnes élevant superficiellement des lapins de race, qui a contribué à discréditer grandement la notion de race, en détériorant éventuellement les capacités génétiques de populations en voie de perfectionnement. C'est également en partant de cette conception par trop simplificatrice et sans nuance, que les concours traditionnels n'ont pu trop souvent mettre en évidence ou parfois même voulu imposer comme reproducteur suprême, que les champions de beauté, dont la descendance s'est avérée si souvent décevante.
Trop fréquemment mal positionnée dans son véritable contexte biologique, la race a suscité des espérances mal fondées qui ont abouti à des désillusions non justifiées, créant ainsi des attitudes anti-races dont la virulence traduisait en fait la méconnaissance des phénomènes biologiques et des aspects zootechniques généraux inhérents à l'élevage. Ce genre de réactions parfois explosives a installé sur un piédestal le croisement, en tant que remède miracle à toutes les imperfections dues aux animaux de race. Là encore la pratique du croisement n'a pas répondu à tous les espoirs, et a même provoqué des découragements rapides parce que trop souvent son fondement était erroné. Il y a lieu de bien préciser que la sélection raciale et le croisement sont des techniques d'élevage complémentaires et qui réclament toutes deux des études préalables des cheptels de reproduction. Il n'y a pas de solution miracle, ni avec des animaux de race, ni avec des issus de croisement. Il faut utiliser chacun d'entre eux à des fins bien précises, selon leurs possibilités estimées et en fonction des objectifs fixés et réalisables.
Comme on ne peut parler de race sans évoquer le croisement, il convient de s'arrêter un moment sur ce dernier, pour mieux en saisir la portée. Pour bien comprendre ce à quoi le croisement correspond, distinguons ses principales catégories :
1) Le croisement que nous appelons créatif - C'est celui qui est à l'origine de nombreuses races obtenues soit à partir d'une population primitive dite commune. à grande variabilité génétique, soit, après appariements de représentants de diverses races entre eux. Dans tous les cas, le processus est celui indiqué plus haut aux premiers stades de la formation des races. Les potentiels héréditaires des sujets de départ sont suffisamment différents pour provoquer de multiples disjonctions dans la descendance et donc de nombreux déchets. Avant d'arriver à l'obtention d'une nouveauté assez stabilisée pour que le nom de race puisse être avancé il faut du temps, de l'argent et des moyens techniques judicieusement utilisés par de vrais sélectionneurs. Le croisement créatif, utilisé également pour apporter à une race un ou plusieurs caractères d'une autre race, suit les mêmes règles. C'est dire que, de toute façon, il ne constitue qu'une étape de toute une mise au point délicate, qui ne peut être réalisée par n'importe qui n'importe comment avec n'importe quoi. Croire que des peuplements, dont l'hétérogénéité est à ce point flagrante qu'elle apparaît grossièrement dans le type d'animaux qui se parent du titre de souche et qui ne sont en réalité que des issus de croisements alternatifs répétés, deviendront dans un temps plus ou moins rapproché des races au sens réel du mot, c'est faire preuve d'une folle présomption ! Cela n'aboutit qu'à voir se multiplier des caricatures de race, qui portent un préjudice énorme à l'élevage de races véritables.
2) Le croisement dit de retrempe ou « apport de sang nouveau » ne mériterait pas d'être cité en temps que pratique sérieuse d'accouplement, s'il n'avait servi de cheval de bataille à de vieux chroniqueurs pour qui l'évaluation du « pourcentage de sang » chez un animal permettait de bien augurer de son avenir de géniteur ! En fait, le succès de ce type de croisement était uniquement du à l'effet d'Hétérosis (vigueur hybride) en première génération quand il se produisait, alors que son utilisation a toujours été désastreuse pour les générations ultérieures, de par les disjonctions héréditaires qui en résultaient. Combien d'années de sélections laborieuses ont été ainsi rapidement mises à néant ; combien de vraies souches minutieusement façonnées par des générations de praticiens ont été de cette façon détruites ! En 1955. dans un article parti dans « Lapins et Lapereaux » sur la notion de souche, nous avons lancé un véritable cri d'alarme sur cette pratique du croisement et du surcroisement à l'intérieur de la race. A près de vingt ans de distance, nous ne pouvons encore que mesurer avec tristesse l'ampleur des dégâts provoqués dans la cuniculture par de tels croisements accomplis la plupart du temps systématiquement et aveuglément sur des cheptels entiers. Quant, à l'intérieur d'une population raciale, des sujets de souche ou de famille différente sont accouplés entre eux, il est indispensable d'en connaître l'origine et les aptitudes, et de contrôler si la descendance obtenue correspond dans son ensemble au but recherché, comme on doit le faire également au cours des accouplements en famille. Mais en aucun cas, on ne doit procéder sans connaissance des reproducteurs, pour la seule satisfaction de l'esprit de « rafraîchir le sang » ! Ce n'est que dans des cas tout à fait exceptionnels que l'on utilise des géniteurs d'autres races pour croiser avec les derniers représentants d'un groupe racial en voie de disparition, dans le seul but de sauver ce dernier. Cette opération procède alors du croisement créatif, et suit les étapes suivantes de la mise au point d'une race. Tout cela n'a rien à voir avec la pratique sauvage d'un croisement qui n'a jamais retrempé que les plumes de certains chroniqueurs, alors qu'elle a démoli, n'hésitons pas à le redire avec vigueur, de nombreuses souches ou lignées.
3) Le croisement d'absorption qui, comme son nom l'indique, consiste à absorber une population par une autre, au bout de plusieurs générations, est en quelque sorte un croisement créatif unilatéral qui suit les mêmes règles. Là encore, il n'est envisageable que lorsque la situation l'exige. Il a surtout été pratiqué autrefois pour faire pénétrer dans des ensembles autochtones des caractères recherchés appartenant à la race introduite, tout en préservant l'élevage des dangers de l'inadaptation. Autant dire qu'avec la diffusion des races actuelles, ce genre de travail n'est plus tellement d'actualité.
4) Le croisement dit industriel a été pratiqué depuis fort longtemps dans un but strictement utilitaire, production d'animaux de boucherie par exemple, et a connu, depuis quelques décennies, une expansion prodigieuse avec les différents hybrides intra-spécifiques. Il est basé sur la recherche du phénomène d'hétérosis, qui, en neutralisant les effets des facteurs létaux ou sub-létaux chez les sujets croisés, leur confère une grande vigueur de constitution et un état physiologique luxuriant. Ceci se complète du fait que pour aboutir au croisement idéal sur le plan commercial, on sélectionne des lignées paternelles et maternelles dont les qualités doivent être complémentaires, et pouvoir se regrouper et s'exprimer chez l'hybride. Quand celui-ci répond à toutes les exigences qu'on attend de lui, nul ne peut contester qu'il est insurpassable. Le tout est de l'obtenir tel que souhaité, régulièrement et en un grand nombre d'exemplaires. Toute technicité mise à part, cela nécessite des structures qui dépassent de loin les possibilités d'un élevage de taille moyenne, voire assez grande. Tous les travaux sérieux de mise au point effectués sur le maïs ou sur les volailles, prouvent que des capitaux énormes ont été investis pour produire des hybrides commerciaux. La constitution des lignées parentales, le choix des meilleurs accouplements de celles-ci, l'obtention des lignées de réserve, la recherche constante de nouvelles lignées perfectionnées, nécessitent des expérimentations et une organisation de la production, dignes des grandes firmes industrielles, et des moyens financiers appropriés, susceptibles de supporter, en outre, tous les déchets d'élevage. Ceux qui prétendent le contraire ignorent ce qu'est un véritable hybride chair, au sens que les Anglo-Saxons lui donnent.
Bien entendu, le croisement industriel peut donner d'excellents résultats par l'accouplement étudié de deux races différentes. Cette pratique est beaucoup plus abordable, et dépend du choix des races et de leurs souches. Elle suppose l'exploitation rationnelle des races, ainsi qu'il a été indiqué précédemment, et prouve leur.... utilité
Dans
tous les cas, le produit terminal et ultime du
croisement industriel
inter-races ou de l'hybridation plus
élaborée, ne peut et ne
doit être utilisé pour reproduire,
en raison de son
hétérozygotie telle que des disjonctions
multiples, anarchiques et
imprévues se produiraient immanquablement
dans sa descendance. Cela est bien connu de tous les vrais hybrideurs, mais
mérite un nouveau rappel
pour les personnes qui,
en cuniculiculture, parlent de souche,
d'hybrides, de croisements,
etc..., avec autant d'aisance
que de légèreté.
CONCLUSION
Par l'accouplement d'un
mâle et d'une femelle d'animaux
domestiques, l'homme recherche depuis toujours à obtenir des descendants
possédant certaines caractéristiques
déterminées et se reproduisant fidèlement. Il se rend très vite compte des
difficultés de réalisation de cette entreprise, et ne parvient à des résultats
plus ou moins approchés qu'au bout d'un certain temps et de nombreux
essais avec des
reproducteurs assez ressemblants les uns
par rapport aux autres.
C'est ainsi que lentement et graduellement,
comme l'écrivait Darwin, les races ont pris
corps. Elles sont
devenues ainsi, après souvent bien des
années, de petites unités
isolées du reste de la population d'origine. Ce sont des réalités vivantes qui
évoluent dans le
temps selon ce que les hommes en font. Elles demeurent
un merveilleux tremplin, aujourd'hui comme hier, pour des actions
zootechniques les plus affinées.
Quand
on considère la composition du cheptel cunicole
international, on ne peut rester insensible à ce puissant
potentiel génétique représenté par toutes les races
de lapins. Il convient de
bien s'en servir, en sachant de
quoi il s'agit, et en
utilisant les meilleurs moyens d'exploitation.
Nous souhaitons simplement que les lignes qui précèdent contribuent à mieux faire saisir aux éleveurs de lapins tout le parti qu'ils sont en mesure de retirer du capital racial qui est à leur disposition. Puissent-ils toujours davantage le perfectionner, et le préserver de toutes déprédations, dans l'intérêt même de la cuniculiculture tout entière.
Jacques ARNOLD
Juge International